Le gouvernement a-t-il peur de la presse électronique ?
La journée d’étude sur la réglementation des sites Web d’information a eu lieu. La mobilisation a été forte et les promoteurs de la presse électronique sont venus massivement pour se faire entendre. Plus de 500 personnes s’entassaient dans la salle de conférence de l’Institut Supérieur de l’Information et de la Communication à Rabat. La journée n’a accouché d’aucune tendance claire, ni sur le plan juridique, ni sur le plan déontologique. Mais des messages étaient servis de part et d’autres. En voici ce que j’ai retenu après une journée passée entre la salle de conférence, les couloirs de l’institut et les cafés du Campus universitaire de Rabat-Souissi.
1er message : les sites d’informations sont aussi nombreux que la presse éditée sur papier. Cette réalité n’a pas besoin d’une démonstration. Les chiffres des audiences le disent déjà. Un seul site marocain arabophone fait la moitié de l’audience de toute la presse éditée sur papier réunie du Royaume. Sans oublier l’audience à l’internationale qui compte des journalistes, des chercheurs et des observateurs politiques, économiques et sociaux de toutes les nationalités. Mieux encore, sur le plan commercial, l’audience des sites web est vérifiable, contrôlable à volonté, une traçabilité appréciable au profit des annonceurs.
2ème message : les promoteurs de la presse électronique ne veulent pas se ranger sous la bannière de la fédération marocaine des éditeurs de journaux. Cette dernière a d’ailleurs senti le vent tourné depuis un moment et, cherchant une légitimité auprès de de ses redoutables concurrents, a pris sous sa bannière deux sites influents : goud.ma et yabiladi.com. Ces derniers siègent actuellement dans le bureau de la FMEJ. De l’aveu même de nos deux confrères, jamais la question des sites électroniques n’a été sérieusement abordée au sein de la Fédération, en tout cas pas en leur présence. Les discussions tournent souvent sur l’accusation habituelle: plagia.
Cette question devrait d’ailleurs faire l’objet d’une discussion sérieuse avec la Fmej car l’accusation est valable dans les deux sens. Des journaux, autoproclamés « de prestige », ne se privent pas quand il s’agit d’informations stratégiques (je peux le prouver).
3ème message : Le président de la Fmej a dit quelque chose de très important. Tous les journalistes, qu’ils émanent de l’audiovisuel, de l’écrit ou du web, sont soumis aux mêmes règles. En clair, nous devons nous soumettre au code de la presse et à la déontologie du métier. Bravo pour cela. J’en profite pour préciser que ces règles existent déjà et que le débat sur la réglementation me paraît plus politisé que juridique. Pour information le code de la presse traite déjà de la presse électronique comme le prouvent ses articles choisis pour illustration
Article 38 :
Sont punis comme complices d'une action qualifiée crime ou délit ceux qui, soit par discours, cris ou menaces proférés dans les lieux ou réunions publics, soit par des écrits, des imprimés vendus, distribués, mis en vente ou exposés dans les lieux ou réunions publics, soit par des placards ou affiches exposés aux regards du public, soit par les différents moyens d’information audiovisuelle et électronique, auront directement provoqué le ou les auteurs à commettre ladite action si la provocation a été suivie d'effet. Cette disposition sera également applicable lorsque la provocation n'aura été suivie que d'une tentative de crime.
Article 51: Quiconque aura expédié par l'administration des postes et télégraphes ou par d’autres moyens électroniques une correspondance à découvert, contenant une diffamation soit envers des particuliers, soit envers les corps ou personnes désignés aux articles 41, 45, 46, 52 et 53 sera puni d'un emprisonnement maximum d’un mois et d’une amende de 1200 à 5.000 dirhams ou de l’une de ces deux peines seulement.
Article 69 : Les propriétaires des journaux, écrits périodiques et moyens d’information audiovisuels et électroniques sont responsables des condamnations pécuniaires prononcées au profit des tiers contre les personnes désignées dans les articles 67 et 68 ci-dessus à défaut d’application desdites condamnations à l’encontre des condamnés.
4ème message : C’est l’accès à l’entreprise de presse électronique qui est visé. A plusieurs reprises, les intervenants ont glissé cette idée. A comprendre dans l’un des deux sens : soit codifier pour que les promoteurs et responsables des sites d’information soient connus. Soit codifier pour mettre des barrières pour que ne soit pas éditeur de site web qui veut. Le gouvernement tranchera pour l’une ou l’autre interprétation, et au passage c’est toute la philosophie de l’Etat, et donc du Palais, qui sera dévoilée.
5ème message : la confusion, entre le chapitre juridique et le chapitre économique, a été bien entretenue. Le ministre, la fédération et le syndicat s’amusent à construire une liaison (certainement incestueuse) entre le projet de réglementation et les aides financières que l’Etat laisse miroiter au profit des éditeurs de Site web. Or, ce sont deux choses différentes et qui ne peuvent être associées. L’aide sera conditionnée après des négociations sur la qualité de l’entreprise de presse, le niveau souhaité, le nombre de journaliste… La législation, elle, ne pourra être liée qu’à des procédures juridiques claires comme l’autorisation préalable, le respect du code du travail et de la convention collective, le respect dû à la vie privée… Aussi, que la subvention soit liée à des conditions draconiennes ne cause aucun problème doctrinal. Il s’agit de l’argent du contribuable et il est tout à fait normal que sa distribution soit entourée des garanties nécessaires. Et dans ce cas, les conditions d’éligibilité seront redéfinies pour tous, même pour la presse éditée sur papier. Inutile de rappeler que les conditions négociées lors du premier contrat-programme en 2005 était ridicules. C’est le cas du quota minima de journalistes par périodicité. Ainsi, il suffit pour un quotidien de tourner avec 7 journalistes (l’hebdomadaire 4 journalistes) pour prétendre à l’aide de l’Etat. On ne peut concevoir un quotidien avec 7 journalistes que dans des conditions inhumaines de travail. Sans oublier les recommandations liées à l’aide financière et qui n’ont jamais été respectées par la majorité des éditeurs de journaux.

